ثقافة Ain Ghezal d’Albert Semama Chikly: Tunis, 1924: Entre conservatisme et rébellion
Après Zohra, court-métrage paru en 1922 et premier film de fiction tunisien, Albert Semama Chikly tourne "Ain Ghezal" ou "La fille de Carthage" en 1924. Ce film, dont le personnage principal est l’actrice Haydée Chikly Tamzali, fille de son père réalisateur, est à l’image de ces contes dramatiques dans lesquels une histoire d’amour connaît une fin tragique.
Il s’agit en effet de l’histoire de Ain Ghezal, fille du Caid Abou Hanifa, qui s'éprend d’amour pour le jeune Taleb, muezzin et instituteur du village. Sauf que Saada, fils du Cheikh de la région, un être autoritaire et brutal, la rencontre par hasard au détour d'un sentier et décide de demander sa main et d’en faire sa femme.
Il se met d’accord avec son père Abou Hanifa en lui offrant 20 mille piastres comme dot du mariage. Ain Ghezal refuse l’accord et décide, le jour de ses noces, de fuir avec son amoureux Taleb. Des chevaliers les poursuivent, tuent Taleb, et Ain Ghezal refusant d’abdiquer se donne la mort en se perçant le cœur par fidélité à son amour.
A travers cette trame narrative tragique, le réalisateur traite la thématique du libre choix amoureux dans une société conservatrice. En effet, comment concevoir et accepter le libre choix sentimental d'une femme rebelle ? La condition féminine des années vingt est alors soulevée, les traditions et les mœurs de l’époque font entrevoir comment les arrangements sociaux prévalent sur les choix individuels.
Plusieurs plans larges donnent une idée sur la société conservatrice de l’époque comme le plan de la prière à la mosquée ou celui de l’école coranique, ou encore celui de la diseuse de bonne aventure qui prédit à Ain Ghezal une union maritale avec un riche fellah.
Alors que d’autres plans plus serrés (plans moyens et en contre plongée) font valoir une certaine intériorité des personnages tels que les contre plongées de Ain Ghezal qui dénotent de son amour pour Taleb, ou les plans rapprochés sur Saada qui s’impatiente pour avoir la main sur Ain Ghezal.
Sur le plan du montage, le réalisateur recourt à plusieurs techniques permettant de mettre en valeur et de donner du rythme à sa narration. Champ et contrechamp, montage parallèle et métaphorique en sont les principaux moyens.
L’utilisation du champ, contrechamp à titre d’exemple dans la séquence durant laquelle Saada demande la main de Ain Ghezal à son père, donne du rythme à la scène et renforce la dialectique entre les deux personnages. L’échange fragmenté et non continu reflète à juste mesure une rupture entre “deux mondes” qui ne sont pas fait pour s'entendre.
Alors que son sort se décide par son père et son prétendant, on voit Ain Ghezal tirer sa gazelle la privant de sa liberté d’élan et de choisir sa voie. Le geste métaphorique est là, et l’on pense immédiatement au destin de la jeune fille qui, comme la gazelle, se voit guidée de force vers ce mariage dont elle n’a pas envie surtout que son cœur bat pour quelqu’un d’autre.
Le contrechamp mental est aussi utilisé lorsque Ain Ghezal pense à son amoureux, et un plan sur le visage de Taleb laisse penser que lui-même est attiré par elle.
Il apparaît fortement à travers ces différentes séquences que le réalisateur recourt aux différentes fonctions du montage avec une conscience aiguë des effets escomptés de tel ou tel usage.
Par ailleurs et même si la caméra est fixe dans la majorité des plans, le réalisateur fait en sorte de créer un double mouvement inhérent, tel que le plan où l’on voit l’instituteur du village apprendre le coran aux élèves (mouvement de tête des élèves au premier plan) et Ain Ghezal faisant le va et le vient (en arrière plan).
Le dénouement et la fin du film échappent malheureusement à l’image puisque les négatifs du film ont été mal conservés. Néanmoins les cartons permettent de rattraper ce manque et le film se termine en texte et en construction mentale de ce qui arrive aux deux amoureux Ain Ghezal et Taleb.
Même si cette fin en “queue de poisson” touche à l'intégrité imagée du film, elle demeure fidèle en quelque sorte à l’esprit du réalisateur qui a bâti son œuvre sur les images mentales, sur l’allusion à l’autre, sur ces sentiments partagés par la pensée, sur ces liens sentimentaux qui se tissent avant d'être sacrifiés par la rigidité d’une société de la convention et de la conservation.
Par son fort ancrage social, "Ain Ghezal" d’Albert Semama Chikly, réalisé en 1924, fait part d’une tunisianité tiraillée entre traditions, pouvoir social, religion, et cette “fuite” sentimentale réprimée par la chape des conventions.
Chiraz Ben M’rad